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Un Monde Meilleur
Les mouvements sociaux d'après-guerre et les vétérans canadiens

Image: “13th Bn. men having a meal outside their dug-out. December, 1917” Canada. Ministère de la Défense nationale/Bibliothèque et Archives Canada/O-2332

Image : War veterans protesting lack of work [1919?] Archives de la ville de Toronto / Famille William / James (Fonds 1244) / Article 903


6 min

Soulagée, la population canadienne célèbre avec enthousiasme la fin de la guerre et le retour des troupes en 1919. Cependant, les vétérans rentrant se trouvent vite confrontés à une société bien différente de celle qu'ils ont quittée en 1914. Le Canada est désormais un pays endetté, traversé par des crises sociales, n'ayant pas les moyens de respecter les promesses faites aux anciens combattants durant la guerre. Durant les deux décennies suivant la fin de la guerre, les vétérans exprimeront leurs aspirations pour un monde meilleur en se battant pour l'égalité, le respect et la paix au Canada.

« Bienvenue à
la maison ! »

Les enjeux des vétérans
Welcome for returning Veterans [1919?] / Archives de la ville de Toronto / Famille William James (Fonds 1244) / Article 902
En 1919, le gouvernement canadien met en place de nombreux services pour faciliter le retour des anciens combattants au pays : le Canada offre de meilleures pensions, formations, traitements médicaux et subventions destinés aux vétérans que n'importe quel autre pays impliqué dans la Première Guerre mondiale.
Malgré ce programme ambitieux, le retour des soldats dans un pays endetté, où les emplois sont rares et la grippe espagnole frappe de plein fouet, ne se fait pas aisément. Après tous leurs sacrifices, plusieurs vétérans considèrent qu'ils méritent une meilleure protection du gouvernement, ce qu'ils revendiquent durant la période de l'entre-deux-guerres.
Des associations de vétérans de la Grande Guerre voient le jour à travers le pays dès 1915. Ces associations avaient un double objectif : la commémoration et l’exercice de pression pour obtenir plus de droits pour les vétérans.
La campagne pour le bonus de 1919, qui visait un bonus de 2 000 $ pour tous les vétérans, est appuyée par nombreuses associations de vétérans à travers le pays. Le gouvernement unioniste y voit comme une dépense trop importante pour le budget étatique, qui souffre d'un important déficit et malgré une campagne importante menée par les associations de vétérans. Donc, le bonus n’a pas été mis en place.

L'accès aux pensions

En 1920, plus de 177 000 soldats en situation de handicap, ou les veuves et enfants de soldats décédés, reçoivent des pensions de la part du gouvernement. Malgré l'ampleur impressionnante de ce programme d'allocations au Canada, l'accès à celui-ci reste strict. De nombreuses demandes émanant d'individus souffrant des effets physiques et psychologiques de l'obusite (« shell shock ») et du gazage sont rejetées, sous prétexte que ces maladies ne sont pas attribuables au temps passé sur le front. Durant les années 1930, les vétérans contestent ces décisions, obtenant parfois gain de cause.

« Nous étions revenus avec l'idée de recommencer où nous nous étions arrêtés et de continuer à partir de là. Malheureusement, l'endroit que nous avions quitté n'était plus là désormais. Nous étions dans un nouveau Canada, que l'on ne connaissait pas, et on ne savait pas si l'on aimait ça ou pas. »

Le vétéran Norman James

PENSION ANNUELLE

Les pensions varient en fonction du type de blessure, du grade de l'ancien combattant et du nombre de personnes à sa charge. Aujourd'hui, une pension annuelle de 480 $ équivaudrait à un peu plus de 6 400 $.

Type de blessure

Perte de

2

yeux, mains
ou jambes

1

oeuil, main
ou jambe

Pension maximale

$480

Anuelle

$288

Anuelle

Pension additionnelle pour personne
à charge

$72

Par personne à charge

$72

Par personne à charge

La lutte des classes

Le mouvement ouvrier

Image : Premier Norris addressing anti-strike soldiers (G. W. V. A. Great War Veterans Association) led by / Capt. F. G. Thompson / 4 juin 1919 / Archives de Manitoba / Collection David Millar / P8232/5
La Première Guerre mondiale s'accompagne d'une demande accrue de la production de biens et de matériaux, ainsi que d'importantes pénuries de main-d'oeuvre. Ce contexte encourage la montée du socialisme, des syndicats et des revendications pour les droits des ouvriers.
Contestant de nombreuses mesures du gouvernement en temps de guerre, comme la conscription, les ouvriers se battent pour de meilleures conditions de travail avec une arme efficace qu'ils ont à leur disposition : les grèves. En 1919, quand les vétérans reviennent au pays, demandant des emplois et en trouvant peu, le mouvement atteint son apogée.
La grève générale de Winnipeg, la plus grande grève de l’histoire canadienne, éclate le 15 mai 1919. En l'espace de quelques jours,
30 000 travailleurs
et leurs familles abandonnent leurs postes. Les causes de cette grève sont communes à de nombreuses grandes villes au Canada : mauvaises conditions de travail, bas salaires, forte inflation, absence de reconnaissance syndicale et, finalement, la peur que des « ennemis étrangers » volent le peu d'emplois disponibles dans les usines. Après six semaines, la ville fait appel à la Police montée du Nord-Ouest, qui charge dans la foule, tuant deux grévistes et écrasant ultimement le mouvement populaire.

LES GRÈVES à travers le pays de mai à juillet 1919

Ontario 90

Québec 57

Colombie-Britannique 23

Nouvelle-Écosse 11

Alberta 9

Saskatchewan 9

Manitoba 6

Nouveau-Brunswick 6

« Aujourd’hui, M. Borden est dans l’embarras. Il a fait imposer la conscription au pays : il constate en même temps que la main-d’œuvre se fait de plus en plus rare et c’est vers les ouvriers qu’il se tourne pour sauver le pays...que vont faire les ouvriers ? Vont-ils donner leur coopération à un gouvernement qui les a méprisés au point de rien faire pour eux ? »

Journal montréalais Le Canada, 24 janvier 1918

Image

Les deux côtés de la médaille : Les vétérans et la grève

La grève générale de Winnipeg polarise les vétérans, qui sont presque également divisés pour et contre le conflit. Du côté des grévistes, Roger Ernest Bay, un ancien soldat, est le porte-parole des anciens combattants qui soutiennent le mouvement syndical. Il dirige une série de réunions et de marches de protestation durant le mois de mai 1919, jusqu'à son arrestation pour « conspiration séditieuse » au début du mois de juin. De l'autre côté, Frederick G. Thompson, ancien capitaine et avocat, mène le mouvement vétéran anti-grève. Thompson, comme de nombreux anciens combattants, craint que le mouvement populaire ne soit une conspiration révolutionnaire menée par les bolcheviks.

Image : War veterans protesting lack of work [1919?] Archives de la ville de Toronto
Famille William James (Fonds 1244)
Article 903

Le combat pour la reconnaissance

Les droits des minorités

Afro-Canadian Unit, No. 2 Construction Battalion Musée de Windsor
Malgré le racisme auquel ils font face, des membres des communautés autochtones, noires et asiatiques s'engagent en grand nombre pour participer à la Première Guerre mondiale. Malheureusement, ils reviennent dans un pays largement inchangé en matière de discrimination.

Lt. F.O. Loft, vers 1914-1918
Le ministère de la Défense nationale
Bibliothèque et Archives Canada
1964-114 NPC

Frederick O. Loft et la League of Indians of Canada

Les vétérans autochtones ne sont pas traités comme les autres anciens combattants. L'accès aux bénéfices habituellement offerts aux vétérans (docteurs, hôpitaux, pensions, terres) requiert le consentement d'un agent du ministère des Affaires indiennes (MAI), qui est rarement donné. Conscients des sacrifices faits par leurs communautés, plusieurs vétérans autochtones, comme Lieutenant Frederick O. Loft, réclament égalité et justice. Loft fonde la League of Indians of Canada, qui se bat pour les droits des peuples autochtones au Canada et réclame aussi le contrôle exclusif de leurs terres ancestrales

En 1927, sous la pression du MAI, la Loi sur les Indiens est amendée pour empêcher aux organismes d'amasser de l'argent pour des revendications légales autochtones, coupant ainsi le financement de la League of Indians. Celle-ci est démantelée, mais sa création montre la volonté des vétérans autochtones de se battre pour l'égalité.

Les Canadiens japonais et la Branche No. 9 de la Légion canadienne

Avant la guerre, les Canadiens d'origine japonaise—même ceux qui sont nés au Canada—ne peuvent pas voter, se porter candidat à des élections ou pratiquer certaines professions. À leur retour au pays, les vétérans de cette communauté se battent pour obtenir ces droits. En Colombie-Britannique, Masumi Mitsui, un sergent décoré de l'armée canadienne, crée la Branche No. 9 de la Légion canadienne en Colombie-Britannique pour militer pour le droit de vote des vétérans.

Anciens combattants d’origine japonais obtiennent ce privilège aux élections fédérales de 1919 et, après de nombreuses années de pression, en Colombie-Britannique en 1931. Le droit de vote leur est volé en 1942, lorsque les membres de la communauté japonaise, incluant les vétérans de la Grande Guerre, sont internés et dépossédés de leurs biens durant la Seconde Guerre mondiale.
« ...Jusqu'à aujourd'hui, les Canadiens d'origine japonaise n'ont pas été bien traités ici. Mais ceci [l'enrôlement] va mettre les futurs gouvernements provinciaux dans une position où ils ne pourront pas nier leurs droits aux Japonais. Alors que nous regardons vers l'avenir et que les Japonais établissent leur place au Canada, nous n'avons pas d'autre choix que de relever ce défi. »

Iku Kumagawa, 1916, soldat pendant la Première Guerre mondiale

Le saviez-vous ?
Capitaine William A. White
Alors que l’armée canadienne n’était pas officiellement ségréguée durant la Première Guerre mondiale, les Canadiens noirs qui cherchaient à s’enrôler étaient souvent refusaient par des recruteurs. Suite à deux ans de pression, piloté par le révérend William A. White, le No. 2 Construction Battalion, une unité composée exclusivement de soldats noirs, a été créé en 1916. White, le chapelain de l’unité, était un des seuls officiers noirs de l'armée britannique.

Un combat pour quoi
et pour qui?

Le pacifisme et la désillusion
Image : For What? / Huile sur toile / Par Frederick Varley, vers 1918. / Collection d’art militaire Beaverbrook / Musée canadien de la guerre / CWM 19710261-0770
Le pacifisme a émergé avec une nouvelle vigueur suite à la Première Guerre mondiale, en promettant une fin à la guerre après le carnage qui venait d’engloutir le globe. Cependant, contrairement aux autres mouvements sociopolitiques, les vétérans canadiens n’étaient largement pas impliqués.
Le pacifisme était un mouvement minoritaire au Canada, en grande partie limité à certaines confessions religieuses et des radicaux de gauche avant 1914. Durant la guerre, des pacifistes sont confrontés à un lourd stigmate social, ainsi qu’à la censure et à l’emprisonnement en vertu de la Loi sur les mesures de guerre.
Dans les années 1920 et 1930, le pacifisme était poussé dans le courant dominant. Des projets internationaux, comme la Société des Nations, un organisme qui était censé régler les différends entre les états par l'arbitrage, et les traités de désarmement et limitation des armements ont émergé, légitimant l'idéologie pacifiste comme plus qu’un mouvement de frange. Bien que non sans détracteurs, le soutien était assez répandu.
Alors que la majorité des vétérans partageait la révulsion pacifiste pour la guerre, très peu d'entre eux transformaient leur désillusion en activisme. Ils étaient, en règle générale, antiguerres mais non pas pacifistes.Nombreux considéraient le leadership largement civil du mouvement avec suspicion ou dédain. L’échec des projets pacifistes pour prévenir l'escalade en Europe était une autre cause de scepticisme parmi les vétérans qui considéraient que la paix pour laquelle ils ont combattu était gaspillée. Plus que cela, de nombreux vétérans souhaitaient mettre la guerre derrière eux et mener une vie normale.

Will R. Bird en uniforme
Soumis par Heather Murray

William R. Bird était un vétéran du 42e bataillon et un auteur de nombreuses œuvres, incluant And We Go On (1930), un récit biographique de ses expériences durant la Première Guerre mondiale. Moins extrême que les publications d’autres vétérans de la période, le récit de Bird a néanmoins une connotation clairement antiguerre et touche sur l’écart perçu entre les civils et les vétérans.

« Et je savais que ceux chez eux ne comprendraient pas. [...] Nous, de la fraternité, pourrions comprendre le soldat, mais nous ne pourrions jamais lui expliquer. Nous tous resterions un peuple séparé et défini, comme si nous étions marqués par un despotisme monstrueux. »
And We Go On (1930) Will R. Bird, vétéran et auteur canadien"
Image
Frederick Varley, comme d'autres artistes canadiens, est envoyé sur les champs de bataille en 1916 pour documenter la Première Guerre mondiale. Son oeuvre d'art For What?, produite en 1918-1919, présente la futilité de la guerre et conteste la légitimité de la Première Guerre mondiale.

For What?
Huile sur toile
Par Frederick Varley, vers 1918.
Collection d’art militaire Beaverbrook
Musée canadien de la guerre
CWM 19710261-0770

Pour le meilleur
ou pour le pire
Les années 1940 et 1950
‘Employment seekers, CNE’ , [1920?] / Archives de la ville de Toronto / Famille William James (Fonds 1244) / Article 1360
À travers de nombreuses épreuves, les vétérans canadiens de la Première Guerre mondiale se sont battus pour obtenir un meilleur monde d'après-guerre. Leurs rêves, espoirs et actions ont contribué à la création du Canada moderne que l'on connaît aujourd'hui.
Grâce aux associations de vétérans ainsi qu'à l'expérience tirée de la démobilisation après la Première Guerre mondiale, la Charte des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale est plus adaptée aux besoins des anciens combattants. Elle offre de la formation, des pensions, des concessions de terre et une discrimination positive à l'embauche des vétérans dans la fonction publique, comme en 1918. De nouveaux privilèges sont aussi offerts aux vétérans, comme le paiement des frais de scolarité universitaires et des subventions pour démarrer une entreprise.
Les revendications du mouvement ouvrier dans les années 1920 et 1930 mènent à la naissance de l'assurance-emploi en 1940. En 1948, la nouvelle Loi des enquêtes en matière de différends industriels permet également aux travailleurs de joindre un syndicat, tout en forçant les employeurs à reconnaître les regroupements fondés par leurs employés.

Canadian Legion B.E.S.L. Japanese Branch No. 9 Flag, vers 1930
Japanese Canadian War Memorial Committee Collection
Nikkei National Museum
2016.5.1.2.1

Les vétérans des communautés marginalisées continuent à faire face à de la discrimination, mais revendiquent toujours plus de droits. Quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les peuples autochtones obtiennent le droit de vote aux élections fédérales. Les Canadiens noirs se battent pour l'obtention de plus de droits civils dans les années 1940 et 1950, grâce à l'action d'activistes comme Viola Desmond ou des membres de la Nova Scotia Association for the Advancement of Coloured People (Association de la Nouvelle-Écosse pour la promotion des gens de couleur). Leurs revendications mènent au démantèlement de la discrimination raciale dans les politiques d'immigration fédérales en 1962.

Les Canadiens d’origine japonais font face aux horreurs du confinement et de la dépossession de leurs biens durant la Seconde Guerre mondiale. Ils obtiennent pour une seconde fois le droit de vote aux élections fédérales en 1948.
Bien que la Société des Nations ne réussisse pas à prévenir la Seconde Guerre mondiale, il s'agit de la première organisation intergouvernementale ayant pour objectif le maintien de la paix et la sécurité collective. En apprenant des erreurs de la Société, l'Organisation des Nations Unies (ONU), établie en 1945, partage les mêmes objectifs aujourd'hui.

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