Exposition

Confinés
Regards sur l’internement au Canada pendant la Première Guerre mondiale

Image: “13th Bn. men having a meal outside their dug-out. December, 1917” Canada. Ministère de la Défense nationale/Bibliothèque et Archives Canada/O-2332

Otter Internment Camp, Yoho National Park B.C. 1916, Bibliothèque et Archives Canada, C-081360



6 min

Au Canada, l’internement d’étrangers ennemis en vertu de la Loi sur les mesures de guerre prend fin officiellement en 1920, deux ans après l’armistice. Son héritage persiste tout au long du XXème siècle avec des internements supplémentaires lors de la Seconde Guerre mondiale, et l’utilisation de la Loi sur les mesures de guerre pendant la crise du FLQ, durant les années 70.

Les personnes internées

0

Femmes

0

Enfants

0

Hommes


0

Personnes dans les camps

Civils 65 %
Prisonniers de guerre 35 %
Les personnes détenues, à l’époque, étaient classées comme
5 954 Austro-Hongrois (Tchèques, Slovaques, Ukrainiens)
2 009 Allemands

205 Turques (sujets de l’empire Ottoman)

99 Bulgares
312 divers
À l’époque, la définition des termes « Allemand » et « Austro-Hongrois » comprend un grand nombre de personnes qui ne s’identifient pas nécessairement comme étant d’origine ethnique allemande, autrichienne ou hongroise.
« Hormis l'irritation naturelle consécutive à une privation de liberté, l'attitude générale des prisonniers était l'acceptation philosophique de la situation, la politique adoptée étant celle d'un traitement humain en toutes circonstances. »

Le général William Otter, commandant des opérations d'internement de 1914 à 1920 dans Internment Operations 1914-1920. Traduit de l'anglais par le Centre canadien pour la Grande Guerre..

85,000

Le nombre de civils enregistrés comme ‘étrangers ennemis’n’étaient plus autorisés à quitter le pays et devaient régulièrement se signaler aux autorités.
Image
Le 15 août 1914, le Parlement adopte la « Proclamation Respecting Immigrants of German or Austro-Hungarian Nationality » permettant l’arrestation d’Allemands et d’Autrichiens de souche soupçonnés de menacer la sécurité nationale. La Loi sur les mesures de guerre reçoit le sceau royal le 22 août 1914. Elle donne au gouvernement Borden le pouvoir de gouverner par décrets et de suspendre les libertés civiles au nom de la sécurité nationale.
Deux prisonniers au camp d’internement de Spirit Lake, en Abitibi (Québec) [1914-1920], Bibliothèque et Archives Canada, PA-170451

Les camps

À leur apogée, on compte 24 centres d’internement au Canada, répartis en deux catégories.
Survolez la carte pour en savoir plus

Ceux de la première catégorie, situés à Montréal, Toronto, Niagara Falls, Sault-Sainte-Marie et Winnipeg, sont classés « stations de réception ». Leur but est de garder des individus jusqu'à ce qu'ils soient prêts à être envoyés dans les camps d'internement.

Le reste des installations étaient situées plus au nord, dans des régions moins peuplées de la Colombie-Britannique, de l'Alberta, de l'Ontario et du Québec, avec quelques-unes en Nouvelle-Écosse qui recevaient des prisonniers de guerre provenant d'autres colonies britanniques.

Ceux de la première catégorie, situés à Montréal, Toronto, Niagara Falls, Sault-Sainte-Marie et Winnipeg, sont classés « stations de réception ». Leur but est de garder des individus jusqu'à ce qu'ils soient prêts à être envoyés dans les camps d'internement.

Le reste des installations étaient situées plus au nord, dans des régions moins peuplées de la Colombie-Britannique, de l'Alberta, de l'Ontario et du Québec, avec quelques-unes en Nouvelle-Écosse qui recevaient des prisonniers de guerre provenant d'autres colonies britanniques.

« Il y avait une épidémie de tuberculose au camp de Spirit Lake… Trois femmes de ma famille, internées à l’époque, ont contracté la tuberculose : mon arrière-grand-mère, Anna, ma grand-mère, Felicia, et ma mère, Mary. Ma grand-mère est décédée dans la trentaine des suites de la tuberculose. »

Jerry Bayrak, descendant d'internés de Spirit Lake, Québec. Traduit de l'anglais par le Centre canadien pour la Grande Guerre.
Ali, Hoosen – Subject of Turkey, certificate of release from internment camp at Kapuskasing, Ontario [1916], Bibliothèque et Archives Canada, R174-59-6-E
La plupart des camps se trouvent dans des bâtiments gouvernementaux reconvertis, des installations militaires et deux usines louées. Pendant l’été, certains endroits utilisent des tentes ou des wagons de train comme abris. Adhérant à la Convention de La Haye, les installations d’internement sont, du moins techniquement, aussi bonnes que celles offertes aux soldats canadiens. Cependant, la plupart de ces camps se situent dans des environnements difficiles , loin des hôpitaux et autres infrastructures d’assainissement, permettant ainsi aux maladies de se développer. En raison des dures conditions d’internement, combinées au stress général de l’emprisonnement, 107 personnes internées meurent entre 1914-1920.
Ali, Hoosen – Subject of Turkey, certificate of release from internment camp at Kapuskasing, Ontario [1916], Bibliothèque et Archives Canada, R174-59-6-E
Les retombées de l’internement
Pour garder les prisonniers occupés et réduire les coûts d’entretien, ceux-ci doivent travailler sur divers projets d’infrastructure et d’aménagement du territoire.
Les provinces profitent de cette main-d’œuvre bon marché, payée moitié moins cher, paid at half the price que les personnes nées au Canada, pour défricher et rendre accessible leur arrière-pays sous-développé.

Foresterie

Mines

Défrichement
« Le gouvernement fédéral détient actuellement un grand nombre de prisonniers de guerre dont il souhaite vivement exploiter la main-d'œuvre. Des dispositions sont donc prises pour que ces prisonniers travaillent immédiatement au défrichement du terrain destiné à la ferme expérimentale projetée, afin qu'il soit prêt à être cultivé la saison prochaine. »

« PRISONERS OF WAR TO CLEAR NEW FARM: Ontario Government Arranges for 1,000- Acre Experimental Farm in North Country, and Will Utilize Labor of Interned Alien Enemies at Once » dans The Globe (11 decembre 1914). Traduit de l'anglais par le Centre canadien pour la Grande Guerre.

Image
Ces projets comprennent la foresterie, les mines, le défrichement de terres pour l’agriculture et d’autres activités intensives en main-d’œuvre. L’Ontario étend ses terres agricoles à l’ouest, la Colombie-Britannique aménage des routes dans les montagnes Rocheuses et le Québec tente de développer la région de l’Abitibi. Un terrain de golf dans le parc national de Banff est aménagé avec cette main-d’œuvre.
Otter Internment Camp, Yoho National Park B.C. 1916, Bibliothèque et Archives Canada, C-081360
En 1916, les pénuries de main-d’œuvre deviennent si graves que le gouvernement canadien envoie des personnes internées travailler dans des usines, ce qui entraîne la fermeture de 75 % des camps, dont l’un des plus importants à Spirit Lake, au Québec. Ces « étrangers ennemis » sont libérés, généralement pour travailler dans les mines ou dans l’industrie ferroviaire, à condition qu’ils signent une libération conditionnelle exigeant loyauté, respect de la loi et un signalement périodique au poste de police le plus proche.
La perception du public
La perception populaire de l’internement est mitigée mais généralement positive. Les tensions ethniques issues de la xénophobie, du ralentissement économique de 1913-1914, de la crainte d’attaques d’Americains d’origine allemande, de l’autre côté de la frontière lors de raids du type Fenian, ainsi que de l’hystérie de guerre contribuent à ce sentiment.

La presse exacerbe ces tensions en diffusant des reportages quotidiens sur des « Allemands grande-gueule », des complots terroristes et des réseaux d’espionnage.

Harry Lauder’s Story, This is ‘Kultur’ [1914-1918] Bibiliothèque et Archives Canada
Acc. No. 1983-28-44

« Les émeutiers étrangers calmés : les prisonniers se rebellent contre les corvées au camp d'internement de Kapuskasing »
Manchette du Toronto Daily News, 16 mai 1916. Traduit de l'anglais par le Centre canadien pour la Grande Guerre.
Boches / dessins de J. Charlebois [1915], La Bibliothèque Hartland-Molson, Musèe Canadien de la Guerre, REF PAM D 526.25 C2 C48 1915
Cependant, le Canada n’est pas uni derrière cette position xénophobe. Certains journalistes témoignent du dur labeur accompli par la plupart des « étrangers ennemis » dans le développement du Canada avant la Guerre et appellent à dénoncer l’injustice de punir des individus en raison de leur pays d’origine.
Boches / dessins de J. Charlebois [1915], La Bibliothèque Hartland-Molson, Musèe Canadien de la Guerre, REF PAM D 526.25 C2 C48 1915
« En contraste frappant avec l'argument selon lequel les Canadiens se battent pour la liberté, la démocratie et le respect des obligations nationales, on observe un esprit de persécution mesquin et indigne à l'égard des soi-disant « étrangers ennemis » qui vaquent tranquillement à leurs occupations ici. Ces personnes sont ici à notre invitation. »
Phillips Thompson, « Alien Enemies » dans The Globe (29 mars 1918). Traduit de l'anglais par le Centre canadien pour la Grande Guerre.
Le gouvernement n’est pas réellement investi dans l’entretien des camps. Sa préoccupation est de réduire les coûts et de s’assurer que la perception de ceux-ci ne mène pas à un mauvais traitement des Canadiens détenus comme prisonniers de guerre à l’étranger.
Les séquelles de l’internement
À l’approche de la fin de la Guerre, les camps d’internement ont des fonctions résolument politiques. Alors que le soutien initial à la révolution en Russie diminue, le gouvernement canadien s’inquiète de la présence de radicaux en son sein.
They Menace Canada on Both Coasts. Come on Canada! Get Ready to Buy the New Victory Bonds [1942], Bibliothèque et Archives Canada, Acc. No. 1983-30-761
They Menace Canada on Both Coasts. Come on Canada! Get Ready to Buy the New Victory Bonds [1942], Bibliothèque et Archives Canada, Acc. No. 1983-30-761

Les communistes et les personnes dirigeant les syndicats sont rassemblés dans le cadre de la Loi sur les mesures de guerre et les publications syndicales font l’objet de censures. Un grand nombre de ces personnes, ainsi que les quelques « étrangers ennemis » encore internés, sont déportés vers l’Europe en 1920, arrivant souvent dans des pays ravagés par la guerre, la révolution ou les deux.

[Bulletin scolaire] Grade Four Report Card; Tashme Internment Camp, BC [1944], Akira Kawai Collection, Nikkei National Museum, 2013.58.2. 1.a-b
[Bulletin scolaire] Grade Four Report Card; Tashme Internment Camp, BC [1944], Akira Kawai Collection, Nikkei National Museum, 2013.58.2. 1.a-b

L’internement est rétabli lors de la Seconde Guerre mondiale : plus de 24 000 personnes sont internées en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, cette fois dans 40 camps, dont 22 000 d’origine japonaise-canadienne. Les pouvoirs conférés par la Loi sur les mesures de guerre sont à nouveau utilisés pour faire taire les dissidents politiques – communistes, socialistes et les défenseurs des syndicats.

« Naturellement, je n'ai aucune envie de rester ici au Canada, où j'ai été si mal reçu. Je préférerais retourner aux États-Unis… Là-bas, je suis sûr d'être bien accueilli. »
Edward Midgard, exprimant son indignation envers le Canada pour avoir été considéré comme un étranger ennemi, 1919. Traduit de l'anglais par le Centre canadien pour la Grande Guerre.
En 1970, la Loi sur les mesures de guerre est de nouveau invoquée à la suite d’enlèvements par le Front de libération du Québec (FLQ). Ceci mène à un emprisonnement de masse et à l’occupation militaire de Montréal.

Au cours de cette période, 3 000 perquisitions sont effectuées, 497 personnes sont arrêtéeset 435 libérées sans inculpation.
La Loi sur les mesures de guerre est annulée en 1988 et remplacée par la moins dictatoriale Loi sur les mesures d’urgence. Le Canada a tenté d’assumer la responsabilité de certains des internements résultant de la Loi, notamment en présentant des excuses aux communautés japonaises et italiennes et en offrant un engagement d’indemnisation important envers la communauté ukrainienne en 2008. 
Remerciements

Le 25 novembre 2005, le projet de loi d’initiative parlementaire C-331, proposé par Inky Mark, Loi portant reconnaissance de l’internement de personnes d’origine ukrainienne, a reçu la sanction royale.

Suite à une série de négociations avec l’Association ukraino-canadienne des droits civils, le Congrès des Ukrainiens canadiens et la Fondation ukraino-canadienne Taras Shevchenko, le gouvernement du Canada a établi le Fonds canadien de reconnaissance de l’internement durant la Première Guerre mondiale le 9 mai 2008, afin d’appuyer les initiatives commémoratives et éducatives qui rappellent ce qui est arrivé aux Ukrainiens et à d’autres Européens pendant la première campagne nationale d’internement au Canada de 1914-1920.

La réalisation de ce projet est possible grâce à une subvention octroyée par le Fonds canadien de reconnaissance de l’internement durant la Première Guerre mondiale.

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